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Il me faut rapporter un incident s’étant déroulé à Lobbes le dimanche 13 décembre en soirée. Il en va d’une promesse à une personne qui n’en demandait pas autant, mais qui devrait. Je vous rassure : il n’y a pas eu de heurt de personne ou d’agression crapuleuse sur les quais. Non, mais cela tient tout de même à ce que nous voulons de ce monde, pour nous-mêmes et pour les gens qui nous entourent.

A l’issue d’une de mes promenades ferroviaires, j’ai pris le train L4768 qui démarre de Charleroi-Sud à destination d’Erquelinnes à 18h14 le week-end et les jours fériés. J’avais déjà bien remarqué quelques difficultés à l’embarquement, sur le quai à Charleroi-Sud. Pas la chose à laquelle on fait le plus attention quand on attend le train, et pourtant… Le train a quitté Charleroi, après avoir assuré une correspondance de quelques minutes.

Je suis descendu du train à Lobbes, comme je le fais machinalement presque tous les soirs. Je me suis attardé devant la gare quelques instants, afin de donner un coup de fil, qui a duré plus longtemps que prévu. Ensuite, sans véritable raison, je suis revenu vers les voies. Sur le quai séparant les voies 2 et 3, j’ai vu cet homme, que j’avais remarqué à Charleroi sans trop m’en soucier, claudiquant bravement mais avec une certaine difficulté. Sans trop calculer, je me suis dit qu’il n’avait fait guère plus de 100 mètres sur les six ou sept minutes depuis le départ du train. Et il lui restait le passage au niveau des voies à traverser, juste devant la gare, même si tous les trains passent par la voie 3 le week-end…

Pris par un sentiment d’injustice, qui devrait sans doute me venir plus souvent, j’ai abandonné toute chose et toute idée et je suis allé à sa rencontre, en lui demandant s’il avait besoin d’aide. Se reposant sur ses béquilles, il a acquiescé et je me suis arrêté près de lui. A son rythme, nous avons marché, en parlant. Je n’ai pas dû le porter ou le soutenir ; il s’est mû comme il peut le faire, avec beaucoup d’énergie (trop sans doute : combien serait-on à pouvoir en faire de même ?). Je suis resté à ses côtés et je crois que cela l’a rassuré.


Il m’a confié les aléas de ses parcours semi-fréquents de Mons à Lobbes. De ses appels au service prévu, jusqu’à une semaine avant les dates de ses voyages, pour qu’on prévoie une assistance et, si possible, un fauteuil roulant. Du fait que, dimanche dernier, tout s’était bien déroulé à son arrivée à Mons mais que, déjà à Charleroi, l’assistance requise avait fait défaut, et qu’ici à Lobbes, la brigade mobile – pourtant garantie – ne s’était pas déplacée. Avec pudeur, il a hésité quand je lui ai demandé si cela se produisait souvent. Mais j’ai bien senti que c’était le cas… Après ça, on dira ce qu’on veut.

Pour finir, avec mon aide, dans le froid et une obscurité relative, cet homme que la vie a mis au défi est arrivé jusqu’au banc devant la gare, d’où il a appelé un taxi de Thuin, qui l’a embarqué sans tarder.

Et là, une fois encore, je me suis dit que quelque chose clochait. Que personne, pas moi mais pas un ministre non plus, ne pourrait nier cette injustice qui tend à faire des personnes à mobilité réduite des citoyens de seconde zone. De grâce, de grâce j’insiste, ne laissons pas notre monde filer comme ça. Nous avons tant à apprendre de nos différences. Vraiment !

***

Ce dimanche 3 janvier, j’ai recroisé cet homme à Charleroi-Sud. Une assistance avait été prévue à sa descente du train en provenance de Mons. Il m’a même semblé qu’on avait fait arriver ce train à la voie 12 pour qu’il puisse facilement embarquer dans le train pour Lobbes, stationnant voie 11, alors que l’ascenseur au bout du quai est en panne depuis quelques semaines. A Lobbes, cette fois, un employé des chemins de fer l’attendait avec une chaise roulante et est resté à ses côtés jusqu’à l’arrivée du taxi. C’est tellement mieux, et tellement plus juste ainsi…
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 08/01/2016

 

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[Ce qui suit est une fiction. Toute ressemblance avec des faits s’étant produits n’est donc que purement fortuite. En attendant, si vous avez lu Notre beau Royaume raillé, vous saurez déjà qu’en Belgique, la vérité n’est jamais très loin…]

Le Conseil des Ministres surprit la nation entière en déclarant qu’il fallait réinvestir massivement dans les chemins de fer. Plus surprenant encore était ce paragraphe, dans les préambules, affirmant que la colère de ses usagers n’avait pour cause que la présence massive de tags et de graffiti sur les parois des trains. Des études le prouvaient, semble-t-il, et en bon père de famille, le gouvernement devait s’atteler au problème.

On pensa faire surveiller les trains la nuit. Seulement voilà, ceux-ci passaient pour la plupart la nuit dehors et les syndicats menaçaient déjà des pires actions si on demandait aux travailleurs de faire le pion par temps de gel. On pensa pelliculer tous les trains ; on demanda même à l’industrie chimique de développer une substance, dont on enduirait voitures et locomotives, absorbant la peinture. Dans un communiqué laconique, Solvay refusa, stigmatisant au passage le caractère irrationnel de la demande.

Son inséparable béret vissé sur la tête, Monsieur le Premier Ministre annonça enfin, devant une forêt de micros, la construction d’un hangar géant sous le Signal de Botrange. Une fois leurs services du jour terminés, tous les trains prendraient la direction de Botrange-Dépôt pour passer la nuit à l’abri. La mesure générerait de l’emploi dans la région et au-delà, car la réalisation d’une telle infrastructure impliquerait le déploiement de moyens inouïs.

Dans son bureau, à deux pas de la gare de Flémalle-Haute, le président d’une association d’usagers, Aldo, bondit, fou de rage, manquant de faire valser l’écran calé sur une chaîne publique. Il composa le numéro de son secrétaire. « Dis, Robby, tu as vu ? Ils se foutent de nous ; c’est pas possible… ». Puis, plus loin : « Tu as quel temps à Blaton ? »

Les médias firent leurs choux gras de l’affaire. A l’écran, une petite dame d’un certain âge fit le buzz en expliquant que son mari avait demandé le divorce, n’en pouvant plus des retards quotidiens de ses trains. Mais de puissants lobbies, notamment de la construction, firent en sorte de contenir l’orage médiatique en poussant devant les caméras des chômeurs et entrepreneurs excités par le projet.

Drillée aux micros après avoir écumé de nombreux maroquins, Madame la Ministre de l’Infrastructure et des Entreprises publiques, bardée d’un sac Delvaux, posa la première pierre, très symbolique, de Botrange-Dépôt. A l’arrière-plan, près de quatre mille ouvriers aux chasubles jaunes s’apprêtaient à creuser le plateau, avec tout un arsenal d’engins à l’appui. La fine fleur du génie civil se réunit à Spa ce soir-là autour d’une caisse de Chasse-Spleen.

Mois après mois, année après année, l’énorme dépôt à dix niveaux prit forme sous le Signal. Aldo et Robby, ne décolérant pas, multiplièrent les actions sur le terrain avec un certain succès. Dénonçant « une magouille à l’échelle planétaire », on les vit en tête de longs cortèges de voyageurs manifestants dans toutes les villes du Royaume. Anonymes parmi la foule, tagueurs et graffeurs se rallièrent même aux actions.

Il y eut des batailles de chiffres et des combats de coqs. Suffisant, le Premier Ministre osa demander qu’on « laisse son gouvernement travailler dans la sérénité ». Il y eut des attaques pâtissières et des conflits d’experts. Rien n’y fit : Botrange-Dépôt, avec ses 160 voies superposées disparaissant sous le Signal, fut inauguré en grande pompe un mardi de mai. La cérémonie, retransmise et regardée par 44% de la population, débuta par un sons-lumières au cours duquel deux Eurostars encadrant l’Orient-Express sortirent solennellement de l’imposante remise, véritable gratte-terre.

Et donc toutes les nuits, à minuit quarante tapantes, 160 volets se refermèrent derrière la totalité des voitures et locomotives du Royaume, les autorails et les automotrices, même celles revenues dare-dare de La Panne ou Eeklo. Certaines n’y passèrent qu’une heure ou deux, mais qu’importe. Repeint dans de nouvelles livrées vintage, le matériel roulant ne fut plus jamais tagué. Le train belge rayonnait à nouveau !

Et donc tous les matins, à trois heures moins dix, les 160 volets s’ouvrirent à nouveau, lançant vers Ostende ou Virton des trains blinquants. Au lever du jour, dans sa cuisine à Blaton, Robby sirota son café en attendant le passage du train vers Tournai, chronomètre en main. Il appela Aldo : « Encore seize minutes de retard aujourd’hui… Ils se foutent de nous ! A quoi servent les horaires ? ».

Devant son clavier, à Flémalle, Aldo consigna le chiffre seize dans son tableau. Bientôt, il y aurait un communiqué de presse avec pour titre « Botrange-Dépôt : entre illusion et fiction ». Des articles dans la presse, des échanges musclés, des ministres offusqués malgré les évidences. Des voyageurs résignés sur les rails et dans l’isoloir. Des cheminots dépités…

L’esprit déjà occupé à préparer la prochaine lutte, Aldo n’entendit même pas Robby lui demander encore : « Tu as quel temps à Flémalle ? ».

Il en allait ainsi dans notre beau Royaume raillé où, malgré les retards et les hoquets de l’Histoire, nous étions heureux. Un peu résignés, mais heureux…
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 27/05/2015

 

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Il était une fois, dans notre beau royaume, un autre jeudi en gare de Bruxelles-Midi. Une gare bien belge, bien de chez nous. C'était la plus grande gare au monde, une gare à cent voies, une gare à mille voies. Il y régnait un parfum rance, celui de la colère sourde et résignée de dizaines de milliers de voyageurs retardés jour et nuit. Il y régnait un grondement houleux, celui de marées humaines baladées d'un quai à l'autre en toute dernière minute.

"Attention, voie 145, changement de voie, le train IC à destination de Reims de 17h12 est annoncé voie 87, voie 87 au lieu de 145. Aandacht, spoor 145, spoor wijziging, de IC trein met bestemming..."

Sur le quai de la voie 145, la foule agacée éleva la voix. "Alors là, ils font fort!", "Ils se foutent de nos gueules ou quoi?", "Mais ils nous prennent pour qui, ces cons?", "Moi, c'est fini, demain, je reprends la voiture.". En attendant, il y avait urgence. Unie dans l'énervement, la foule se mit en branle en formant un rang compact, pressé, agité, qui se dirigea, à la vitesse des plus lents, vers les escaliers.

Cinquante-huit voies à couvrir en trois minutes, sous peine de rater le train et un retour à temps pour le foot ou le piano. Sportifs devant, seniors derrière, le cortège enragé s'élança dans le couloir sous les voies. Comme dans une course de demi-fond, les lièvres s'effacèrent devant les spécialistes du slalom. Seuls les deux cent dix premiers eurent leur train, les quatre cent vingt suivants arrivant après la fermeture des portes.

Sur le quai de la voie 87, les deux tiers perdants dégainèrent leur téléphone portable, lançant des milliers d'applications et appelant à tout-va. "Dis, Mireille, j'ai encore raté le train.". "Je sais, chou, c'est comme tous les jours. Tu ne dois plus m'appeler pour ça. On se verra demain quand tu arrives.". Quelle chance il avait de l'avoir, cette Mireille! Car à gauche, à droite, des maris ennuyés tentaient en vain de persuader madame de rester au foyer. Tout ça pour trente aiguillages gelés.

Ce n'était pas mieux sur les autres quais. "Attention, voie 84, le train L à destination de Tubize via Braine l'Alleud de 17h33 ne circulera pas ce jour.". "Attention, voie 201, le train P vers Namur et Givet de 17h35 est annoncé avec un retard de deux heures quarante.". "Attention, voie 59, le train P vers Mons et Roisin-Autreppe de 17h41 est annoncé voie 41, voie 41 au lieu de 59. En raison d'une avarie à la motrice et d'une grève d'une partie du personnel de la SNCR, la composition de ce train est limitée à une seule voiture. ce train ne circulera pas au-delà de Forest-Midi. Veuillez nous excuser pour ces désagréments.".

Il en allait ainsi chaque jour, à toute heure, même à midi, dans la grande gare de Bruxelles. Devant les caméras, les ministres s'en émouvaient de temps à autres, mais jamais longtemps car il y avait, en vérité, plus d'un arrondissement à scinder. Devant les micros, les patrons du rail contestaient la fréquence des désagréments, prédisant une amélioration sensible du service dès la mise en circulation des nouvelles locomotives à vapeur.

Le lendemain, sous une drache bien de chez nous, le ballet infernal reprit. Voie 36 au lieu de 53, voie 161 au lieu de 141, et même voie 3 au lieu de 103. Seuls quatorze escalators sur les cinq cents que comptait la gare étaient en service, mais tous les quais étaient maintenant équipés de cendriers. Les horloges étaient en panne, mais une vingt-neuvième librairie accueillait depuis le matin les voyageurs restés en rade.

Même sans horloges, il en allait ainsi chaque jour, à Bruxelles-Midi, dans notre beau royaume. Mais nous étions heureux…
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 10/01/2015

 

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Sur le quai à Charleroi-Sud, le sous-chef avait l'air anxieux. Dans notre vingt-et-unième siècle hyper-connecté, il devient rare de perdre la trace des gens et encore moins des choses. Alors, pensez, un train... Pourtant, dans notre Royaume ferré, il est au moins un train qui disparaît de temps à autres des écrans radar, jusqu'à en donner des sueurs froides à notre sous-chef. Voyant en lui l'homme de la situation, ce matin-là, des voyageurs pressés ou inquiets gravitaient à proximité, à l'affût de la moindre nouvelle.

Ce train, c'est le 4528, un InterCity arrivant à Charleroi-Sud à 8h23 les jours de semaine. Il prend des travailleurs et des étudiants à Bruxelles, à Nivelles et même à Marchienne. Parvenu à destination, le conducteur change de front et le convoi repart vers Nivelles, Bruxelles et même Essen quatorze minutes plus tard, en tant que train 4508. Voilà du moins la théorie des horaires et des graphiques de circulation. La pratique reste nettement plus aléatoire... Parce que c'est la fin de l'heure de pointe?

Ce matin-là donc, le 4528 était annoncé à l'heure, tout comme le 4508 sur l'écran des départs. Mais à la voie 5, à 8h35, devant le sous-chef et ses satellites, point de voitures M6! N'en pouvant plus, l'homme au képi porta à distance de lèvre son talkie-walkie, dont le poids témoignait à lui de l'importance du moment: "Pouvez-vous me dire où est passé le 4528?", demanda-t-il d'une voix officielle chargée d'impatience. D'autres voyageurs aux aguets se pressèrent à ses côtés.

Le talkie-walkie n'est peut-être pas très smart, mais il permet l'échange vocal en réseau en temps réel. Des réponses, portées par des voix diverses et un peu désolées, parvinrent au sous-chef... "Le quarante-cinq vingt-huit n'est toujours pas à quai?"... "Ici, il est toujours annoncé avec 21 minutes de retard"... "Mon RailTime s'est arrêté à 8h29!"... Et puis, avec un certain allant: "Il passe à Marchienne!", ce qui n'était manifestement pas le cas puisque, dix minutes plus tard, le train n'était toujours pas en vue à Charleroi.

Il y eut des soupirs, des sourires et des rires moqueurs autour du sous-chef, visiblement rompu aux humeurs volatiles. Puis les écrans à quai annoncèrent un retard de dix minutes au départ. Avait-on retrouvé le 4528? Il fallut encore de longs instants d'impatience avant qu'émerge des brumes de Marchienne, au loin, le train fantôme. Maîtrisant assez bien son agacement, le sous-chef brandit à nouveau son talkie-walkie et demanda: "Pourquoi ne l'annoncez-vous qu'avec dix minutes de retard?".

Une voix féminine, désagréable, sèche, implacable, déclara d'un bureau sans doute distant: "Parce qu'on commence toujours par moins!". Et il nous sembla à tous, au bout de cette longue incertitude, qu'il y avait eu pendant tout ce temps au moins une personne dans notre Royaume ferré qui savait précisément où se trouvait le 4528...

Qui êtes-vous, Madame? Où vous cachez-vous? Etes-vous sur Facebook?

[P.S. Au cas où vous en douteriez, ceci est bel et bien une histoire vraie. Elle a même tendance à se répéter... Parfois, le chemin de fer ne fonctionne pas si bien.]



   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 14/10/2014

 

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Il n'y a qu'en été que je viens me poser tout contre Poix... Dans sa robe de pierres, elle respire. Elle soupire à peine sous l'orage grondant. Elle attend une heure meilleure et un train vers Libramont. Moi j'attends que la pluie passe et que le vent pousse les nuages. Cette année, je n'ai pas vu de couleuvre sur les quais. Je n'en ai pas peur; c'est juste qu'elles m'inquiètent.

Le vent a poussé les nuages. Un soleil incertain est sorti. Les trains sont revenus. La gare de Poix-Saint-Hubert a brillé. Ou pas vraiment, parce qu'à sa pierre ternie s'est collée une lueur sombre mais noble. Celle de la vieillesse, de la présence à travers les âges en ces terres éloignées et humides, loin de sièges mais près des trains. Son éclat réservé l'honore. Mais devrait-elle s'en contenter?

Tout contre moi, Poix soupire encore. Comme moi, elle pense que la notion de rentabilité est aujourd'hui viciée. Qu'on manque d'idées et de vision en haut-lieu pour faire vivre un patrimoine remarquable. Ces vieilles gares que nous aimons, ne pourrait-on y loger plus de services ou d'associatif? En nous forçant à guetter leur ruine, on nous renvoie cruellement à notre propre déclin. Inutile destin...






Le soleil s'est affirmé, levant une fine brume sur les quais. Du coup, la cadence des trains m'a semblé s'accroître. Entre deux passages, j'ai cru revoir un passé naïf mais festif, une année radieuse à Poix, une récolte légendaire dans le potager du chef de gare. J'ai frémi et même tremblé en mesurant l'effet du temps et l'oeuvre d'âmes cupides sur ce lieu charmant.

Fiévreux, je suis revenu tout contre Poix. Adossé à la gare, j'ai trouvé l'équilibre. Celui qui peut exister entre une gare morte mais qui espère et un homme bien vivant mais qui désespère. Le propre de tout contrepoids, sachez-le, est d'annuler les excès. C'est ce qu'a fait, tout contre moi, la gare de Poix, ce jour-là...



   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 19/09/2014

 

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Puisque le printemps était à l'avance cette année, je suis parti à Faux en quête de vrais semblants. Mais quand je suis descendu du train, le soleil et la pluie se chamaillaient, et cela empestait le lilas, d'ordinaire si suave. Dans cet air instable, il m'a fallu des plombes pour trouver un sens au lieu. Et le seul que j'ai trouvé, au bout d'une heure, c'est que les quais sont faussement droits, mais pas vraiment courbes.

La verdure rongeait le quai vers Ottignies, au nord. Les herbes, encore nappées de rosée, semblaient avoir été fauchées récemment. Mais pourquoi? De l'autre côté des voies, des bricaillons laissaient penser que l'ancienne cour à marchandises s'effrite. Il traînait encore un coeur d'aiguillage et d'autres appareils rouillant. Pourquoi encore? Il n'y avait, à Faux, pas d'indices et trop de mystères.

Le point d'arrêt borde Sart-Messire-Guillaume, un hameau de Court-Saint-Etienne. Des Saints et des Messires: nous sommes foutus! Mais, dans ce lieu infiniment paisible, ce n'est qu'une imposture, car les chaumières tiennent davantage d'Hansel et Gretel que des jumelles Olsen. Alors, par Saint-Guillaume, quelle est l'histoire du lieu? Y a-t-il eu jadis une gare ici, avec des chargeurs et un plus haut gradé?




Même les annonces, à Faux, étaient floues. Car, soudain, une voix retentit sur le quai, amplifiée, pour avertir de l'arrivée d'un train... déjà passé! Déjà passé, et en retard encore bien... Mais il serait faux d'affirmer qu'à Faux, paradoxalement, les trains ne se croisent jamais. Alors, par Saint-Etienne, où est son âme? Y a-t-il eu jamais, ici, un ciment assez fort, un faux semblant de vérité?

Sur cette ligne 140 mal aimée, sur cette gencive abîmée, je suis parti à Faux un matin étrange. Je n'y ai pas ressenti l'écho lointain d'une gare ou le fantôme d'un cheminot. Je me suis posté près des lilas, un peu confus. Que s'est-il passé ici? Et puis mon train est arrivé. Et, au loin, j'ai vu les phares du train pour Fleurus. Il était trop tard pour un croisement. A l'usage, rien n'était clairement vrai à Faux ...


   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 10/06/2014

 

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De l'ombre à la lumière, je suis passé en gare d'Enghien, Edingen en flamand, d'abord sous la pluie, puis au soleil. Je me suis retranché dans un abri, voie 5, pour réfléchir aux lois du lieu et m'en inspirer. C'est que ce bourg, qui ne fait jamais la une, a valeur de symbole. Lançons-nous, à grands coups de dés, dans l'inventaire de ses valeurs, jadis évidentes, nettement moins depuis trente ans.
 
En un, il y a le respect de l'autre. Enghien, on l'oublierait presque, est une commune à facilités, avec un régime linguistique particulier dont elle s'accommode, malgré les coûts, dont elle fière, malgré les excités. J'aurais aimé prendre, il y a longtemps, un omnibus Piéton-Gand et basculer ici, à cheval sur la frontière en pointillés, de la Wallonie à la Flandre. La gare est belge avant tout et le dit.
 
En deux, il y a l'abnégation. Toute propre, la gare rappelle, comme la ville, comme ses jardins d'Arenberg, qu'on ne survit pas à l'Histoire sans le sacrifice de soi. J'ai trouvé les voyageurs d'Enghien modestes, presque transparents, et ils semblaient l'assumer. Ce n'était peut-être qu'une chimère, mais dans ce monde aux selfies glorifiés, cela m'a fait du bien. Double six donc pour moi qui, comme la gare, préfère l'effacement.


En trois, pourtant, il y a la persévérance. Qu'on aille à Mouscron ou à Grammont, sur les quais, les échanges sont fluides et les rapports détendus. Dans cette gare horizontale, le guichet reste ouvert et les trains nombreux. Certes, on ne part plus pour Saintes ou Grandchamps, ni pour aucune autre destination locale. Mais Enghien a l'effort constant, même sur longues distances. Elle saute de case en case à travers le temps ...
 
Dans l'abri, voie 5, j'ai médité puis j'ai décidé. Décidé d'écrire la joie du lieu et décrire son jeu de lois. Respect, abnégation, persévérance... Des valeurs ancestrales pour une cité médiévale dont la gare transpire la fierté. Ici, à Enghien, les dés ne sont pas pipés, et l'oie n'est pas celle qu'on croit. On va de l'avant, toujours de l'avant. Mais pour le savoir, il fallait basculer, reculer de plusieurs cases et rêver du temps des Piéton-Gand ...
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 25/04/2014

 

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Des travaux de modernisation achevés en 2011 ont donné à la gare de Tamines un éclat surprenant. La couleur n'est vraiment ni rouge ni orange - et certainement pas rose. A vrai dire, tout dépend des rayons du jour ou des projecteurs la nuit. Ce qui est certain, c'est qu'elle rallume un peu un quartier vieilli où l'on ne compte plus les maisons en vente, ni les commerces qui se remettent mal.

La passerelle qui surplombe les quatre voies à quai est fort empruntée tant par les voyageurs que par les riverains, et cela se voit. Des passants descendent vers la Sambre; parmi eux des jeunes jouant aux durs pour se rassurer. Ici surtout, il faut sourire devant tant d'insouciance. Car ont-ils ne fût-ce qu'un peu conscience de leur bonheur, près d'un siècle après le Massacre de Tamines?

Pas très loin de la gare, la girouette de l'église Saint-Martin rappelle à sa façon que le danger peut venir de toute part. Les fusillés du 22 août 1914 n'ont jamais connu le luxe de l'insouciance, ou est-ce justement ce qui les a perdus? La Sambre, par temps maussade, se charge de charrier leur mémoire au loin. C'est qu'il faut insister: notre liberté doit au sang qu'ils ont versé alors!


Parce qu'on n'avait pas bien compris, il y eut une autre guerre et d'autres morts à Tamines, autour de sa gare. Alors, on saisit mieux l'engouement pour le moteur à essence dans les années cinquante: la voiture, ce transport privé, ne promettait-elle pas de pouvoir prendre son sort en main et de fuir tout danger avec célérité? La gare, jusque là un bel épi ferroviaire, perdit ses lignes vers Landen et Yvoir...

Aujourd'hui, la gare de Tamines, désormais sise à Sambreville, accueille sur ses quatre voies courbes de puissantes automotrices. Elles ne rappellent en rien les locomotives à vapeur d'antan. Mais, un peu comme elles, elles invitent au voyage dans l'insouciance et la liberté chèrement gagnées. En fait, à bien y voir, au nom du sang versé, la gare de Tamines est rouge cardinal.
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 28/02/2014

 

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Entre deux réveillons arrosés, je suis arrivé trempé à Verviers-Central un dimanche en matinée. Je voulais me faire une idée rassurée des travaux en cours dans cette gare trop longtemps négligée, alors qu'il faut la classer parmi les merveilles de l'architecture ferroviaire belge. J'en suis reparti affamé deux heures plus tard, heureux de la savoir entre de bonnes mains et curieux déjà à l'idée de la revoir en 2018, quand tout le ramdam sera terminé.

Ce n'est pas la première fois qu'elle reçoit une cure de jouvence. Il faut croire qu'en raison des hivers du coin, elle s'effrite plus vite que les gares au nord et à l'ouest. Dans les années 70, il a fallu la priver des deux clochetons qui trônaient, depuis son inauguration en 1930, au sommet des donjons, de part et d'autre du corps central. Et parce que la ruine guettait encore, on l'a modernisée un peu à la fin des années 80.


Voilà quelques semaines qu'on a éventré l'esplanade pavée devant la gare. Si l'accès aux guichets est devenu précaire, si les bus des TEC ont été repoussés, temporairement, vers la rue de Bruxelles, le mal était nécessaire si l'on voulait rehausser le tunnel recouvrant les voies, celui qu'on appelle Chic-Chac, et permettre le passage des voitures M6 sur l'axe Eupen-Ostende. En façade, le Fileur a désormais les pieds dans le vide!

Après, ce sera la salle des guichets que l'on transformera. Dans un jeu de chaises musicales, le buffet deviendra le Press-Shop, le Press-Shop actuel accueillera les guichets et les guichets feront place à un restaurant... Cette opération risquée préservera-t-elle le cachet magistral de la salle qui, malgré ses nombreux automates, invite au silence, au respect, à la contemplation?

A l'issue de cette virée dominicale à Verviers-Central, j'ai formulé un voeu pour l'avenir. Que l'horloge des guichets, d'une splendeur éternelle, reflète longtemps encore, dans cette nef centrale, le passage du temps. Et que le Chic-Chac et sa gare monumentale résistent pour les siècles des siècles à la ruine qui guettera encore, hiver après hiver, en la Cité Lainière...
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 27/01/2014

 

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Le 15 décembre, dans l'après-midi, le guichet de la gare de Lobbes, ma gare, a cessé d'être. Ils l'ont fait ! Ils l'ont éteint pour de bon, malgré une pétition ouverte depuis plus d'un an , signée deux mille fois, dont moi trois fois, histoire de bien marquer le coup. Il faudra désormais utiliser l'automate, quand il fonctionnera, cette machine dont j'ai dit qu'il fallait se méfier.
 
La fermeture a été brutale et sans appel. Il n'a jamais été question d'une demi-mesure, où l'on aurait d'abord limité l'ouverture à la seule matinée. Car pourquoi attendre encore là où la machine est installée et fonctionne le jour comme la nuit? Après la mort des guichets d'Erquelinnes et de Thuin il y a une dizaine d'années, celui de Lobbes était le dernier de la ligne 130a, entre Charleroi et la frontière française.
 
Les gares de village, voyez-vous, meurent rarement d'un coup. C'est davantage une longue agonie faite de petites morts. Le guichet qui ferme n'est qu'un clou de plus dans le cercueil. Et pourtant, et surtout, ce clou fait mal. Avec lui disparaissent le bonjour matinal, le bonsoir vespéral. Avec lui s'amorce un déclin esthétique inexorable, conséquence de l'abandon.

Pendant quelques mois, à Lobbes, la salle d'attente restera chauffée. Des signaleurs de jaune vêtus l'ouvriront encore quand viendra le train. Mais bientôt les quais seront éventrés et l'on construira un passage sous les voies. Pendant quelques mois donc, il y aura peut-être encore des bonjours et des bonsoirs. Mais l'été venu, la porte se fermera à jamais et la gare, refroidie, se sera éteinte pour de bon.
 
Il ne restera qu'un point d'arrêt écorché, glacé l'hiver, tagué l'été. Il ne restera qu'un siècle et demi de souvenirs partagés par des générations de voyageurs, de signaleurs et de chargeurs, d'agents de triage et de sous-chefs de gare. Il ne restera que l'écho lointain des bonjours ensoleillés, des bonsoirs bienveillants. Et, pour moi, des regrets éternels, une tristesse infinie.
   

Source: Le long des rails par Duncan Smith - publié le 18/12/2013

 

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